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La nouvelle garde vigneronne

22 sept. 2020 • 5 mins

Depuis une vingtaine d’années, les petites structures familiales du vignoble champenois s’efforcent de tirer leur épingle du jeu, rassérénées par une image porteuse d’artisans minutieux au service de cuvées sur mesure dont certaines s’arrachent à prix d’or.

Dans le sillage de quelques figures pionnières qui revendiquèrent et assumèrent cette posture de vignerons affranchis – Anselme Selosse, Francis Egly et Pascal Agrapart – un bataillon de producteurs continuent à faire bouger la Champagne avec fougue et passion, s’illustrant par l’expérimentation de nouvelles méthodes à la vigne comme au chai.

Cuvées parcellaires, vinifications en fûts de chêne, liqueurs d’expédition sur mesure et dosage minimaliste, agriculture biologique ou biodynamique, dates de dégorgement et de mise en bouteilles clairement inscrites sur l’étiquette… Ces artisans ont instauré de nouvelles pratiques qui bousculent les codes et remuent la terre de Champagne, bien loin de l'approche que l'on pouvait avoir il y a encore quelques décennies.

Certes, nombreux sont ceux qui, encore aujourd’hui, choisissent de cultiver uniquement leurs vignes et de confier l’élaboration et la commercialisation de leur champagne aux maisons ; le statut de fournisseur restant une position économique très confortable. Il faut ajouter que la surface moyenne d’une exploitation est de 2,74 hectares - 69% ont moins de 2 hectares même ! Des surfaces beaucoup trop petites pour imaginer engager des investissements nécessaires à l’élaboration d’un grand champagne.

Alors qu’ont ces vignerons à vouloir tout gérer eux-mêmes ? Près de 5 000 d’entre eux sont dans cette situation, cultivant leurs terres et mettant en bouteille leur propre production, à la recherche d’authenticité et d’une certaine Champagne idéale.

Ces petites structures familiales, estampillées "RM" (récoltant-manipulant) souvent issues d’un seul village, ont à cœur de s'illustrer aux côtés des "géants" du négoce, chacune dans son style, avec au fond un petit sentiment de revanche teinté d’admiration vis-à-vis de ces grandes maisons porteuses de l’image du champagne à l’étranger. Les meilleurs d’entre elles ont trouvé aujourd’hui leur place, produisant des vins de terroir à leur image que se disputent les amateurs les plus pointus.

Les vignerons artisans se fédèrent

Affranchis des grandes maisons, les vignerons artisans se fédèrent en associations pour faire déguster leurs vins clairs et leurs cuvées, à chaque printemps, et ainsi promouvoir les terroirs de la Champagne. Le premier groupe à émerger fut Terres et Vins de Champagne, créé en 2009 à l'initiative de Raphaël Bérèche et Aurélien Laherte.

Un second groupe s'est constitué, les Artisans du champagne, autour des Dehours, Gonet-Médeville, Pierre Péters et Gratien, un troisième a suivi, Les Mains du Terroir, avec Erick de Sousa, Champagne Philippe Gonet et Paul-Vincent & Caroline Ariston (Champagne Aspasie), puis un quatrième, Trait D-union, à l’initiative de Sophie Larmandier-Bernier.

Aujourd’hui, on compte une vingtaine de groupes de vignerons, dont : Les Fa’Bulleuses (100% vigneronnes), Les Pépites des Indépendants, Académie du Vin de Bouzy, Les Contrées Ricetonnes, Champagne Terroirs etc., Grands Crus d’exception de Champagne et Meunier Institut. Une effervescence contagieuse !

Les p’tits gars de la Marne (et d’ailleurs)

Anselme Selosse fut, à son corps défendant, le grand frère d’une première génération de pionniers, érigeant le terroir en valeur cardinale et pratiquant une viticulture exigeante, davantage protectrice de l’environnement. Francis Egly à Ambonnay, Pascal Agrapart à Avize, Pierre Larmandier à Vertus, Jacques Lassaigne dans l’Aube furent également les fers de lance de cette nouvelle génération, prêchant par petits cercles la bonne parole du terroir ou plutôt son inspiration car nulle intention au départ de revendiquer un quelconque "front", plutôt l’envie de faire différent et de montrer l’exemple.

Ces vignerons champenois ouvrirent ainsi la voie, au tournant des années 90, à une autre idée de la Champagne : celle de vins artisans, produits à petite échelle, qui le plus souvent coïncidaient avec les parcelles cadastrales de leurs terroirs (au contraire des vins d’assemblage des grandes maisons, forgeant, au gré de leurs approvisionnements, des cuvées ambassadrices du "goût maison"). Inspirés des méthodes bourguignonnes, ces réfractaires au collectivisme cultivent le petit au détriment du trop, la précision de l’orfèvre au détriment du prêt-à-boire faussement universel.

Ces premières figures ont permis de défricher et d’enclencher un mouvement de fond profond. Une paternité dont parfois s'agacent de jeunes vignerons croyant avoir trouvé le Graal en contestant leurs aînés, d'autres plus sages s'installent dans leurs pas pour tracer leur propre chemin. Pascal Doquet, Francis Boulard, Franck et Isabelle Pascal, Jean-Baptiste Geoffroy, Alexandre Chartogne, Rodolphe Péters, Raphaël Bérèche, Janisson-Baradon, Ulysse Colin, Emmanuel Brochet, André Jacquart, Jérôme Prévost, Eric Taillet, Gonet-Médeville… Ils sont nombreux à s’engager dans la voie des champagnes peu dosés, à travailler leur terroir parcelle par parcelle, à chercher la pureté avant tout, la minéralité surtout. Objectif : faire du champagne un vin de gastronomie, à l’instar des grands bourgognes. Plus déterminés que jamais, ces croisés d’un ordre vert et équitable, sans angélisme aucun, ont redessiné les contours de la région viticole, prenant soin de ne pas en gommer la forte imagerie de fête et de plaisir, championne de l’art de vivre à la française.

Baisse des rendements, raisins récoltés à juste maturité, pour des vins plus gras et moins acides, diminution de l’usage du soufre, vieillissement sur lattes prolongé, mise en valeur de terroirs méconnus… Tous militent pour le terroir, pour replacer le champagne à table et non plus seulement à l’apéritif ou en after. Adepte des vins peu dosés, Francis Egly le premier milite pour la pureté. « Il faut que l'on ait envie de boire mes vins, c'est très important ». Avec Anselme Selosse, il partage cette vision du "vin" de Champagne, fait avec des raisins mûrs, à petits rendements. Sa cuvée de Vieilles Vignes Les-Crayères, un Grand Cru sorti en 1989, fut le premier blanc de noirs.